Imaginez une finale de nuit sur une piste de province française. À moins de 500 pieds sol, un faisceau vert jaillit du sol et balaye votre cockpit. Pendant plusieurs secondes, vous êtes partiellement ébloui, avec une centaine de passagers derrière vous. Ce scénario n'est pas théorique.
Les chiffres américains, un signal utile pour la France
La FAA a recensé 10 994 signalements d'attaques laser en 2025 aux États-Unis, soit une baisse de 14 % par rapport à l'année précédente. Le chiffre reste préoccupant selon l'agence, mais la tendance est encourageante. Ben Supko, directeur associé de la sécurité et du renseignement de la FAA, attribue explicitement ce recul à une culture du signalement pilote qui alimente les données nécessaires aux actions de terrain.
Depuis 2010, la FAA a documenté 337 blessures chez des pilotes liées à ces incidents. Les États les plus touchés en 2025 sont la Californie (1 309 incidents), le Texas (1 100) et la Floride (654). La concentration urbaine et la densité du trafic aérien sont des facteurs déterminants, deux réalités qui se retrouvent également en France.
Pourquoi la France est-elle aussi concernée ?
En France, la DSAC (Direction de la Sécurité de l'Aviation Civile) collecte les signalements d'illuminations laser via le système de comptes rendus de sécurité obligatoires. Ces événements sont classés comme perturbation grave de vol et font l'objet d'un suivi régulier. Les approches des grands aéroports — Roissy, Orly, Lyon-Saint-Exupéry, Bordeaux-Mérignac — concentrent logiquement les occurrences les plus fréquentes.
Les zones périurbaines et les axes autoroutiers proches des trajectoires d'approche sont des points chauds identifiés. Un pilote en IFR, concentré sur sa gestion de descente et ses communications avec le contrôle, représente une cible particulièrement vulnérable. La distraction induite par un laser, même brève, peut avoir des conséquences disproportionnées en phase d'approche ou d'atterrissage.
Ce que dit la réglementation française
En droit français, pointer un laser vers un aéronef en vol est une infraction pénale. L'article L. 6232-4 du Code des transports prévoit jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende pour quiconque gêne ou perturbe un aéronef en vol. Les forces de l'ordre, Gendarmerie des transports aériens (GTA) en tête, sont habilitées à intervenir sur les zones aéroportuaires et leurs abords.
À titre de comparaison, aux États-Unis, la FAA peut infliger des amendes civiles allant jusqu'à 11 000 dollars par infraction, en plus des poursuites pénales fédérales. La philosophie répressive est similaire des deux côtés de l'Atlantique : dissuader par la sévérité des sanctions. Ce levier reste néanmoins insuffisant sans un volet de signalement structuré.
Le signalement : le facteur décisif
La leçon américaine est claire : la baisse observée aux États-Unis ne résulte pas uniquement des sanctions, mais de la qualité des données de signalement transmises par les pilotes. Ces données permettent d'identifier les zones récurrentes et de concentrer les actions de sensibilisation locale et de surveillance policière.
En France, tout pilote victime d'une illumination laser doit effectuer un compte rendu auprès de la DSAC via le formulaire dédié, conformément au règlement UE n° 376/2014 relatif aux comptes rendus d'événements dans l'aviation civile. Ce signalement n'est pas optionnel pour les opérations commerciales. Pour les pilotes privés, il reste fortement recommandé et constitue un acte concret de contribution à la sécurité collective.
Lors d'une illumination, la procédure recommandée est de détourner le regard du faisceau, d'informer immédiatement le contrôle aérien en précisant le cap et l'altitude d'où provient le laser, puis de noter l'heure exacte et la couleur du faisceau. Ces éléments sont déterminants pour les enquêtes de la GTA.
Quelles perspectives pour réduire les incidents en France ?
L'expérience américaine démontre qu'une stratégie coordonnée entre pilotes, autorités de l'aviation civile et forces de l'ordre produit des résultats mesurables. La FAA a investi dans des outils cartographiques publics permettant de visualiser les incidents par zone géographique et par période. Un équivalent français, même partiel, renforcerait considérablement la prise de conscience du public.
La sensibilisation au sol reste le maillon faible. Beaucoup d'auteurs d'illuminations laser ignorent réellement la gravité de leurs actes, notamment parmi les plus jeunes. Des campagnes ciblées en zones scolaires proches des trajectoires d'approche, à l'image de ce que pratiquent certains aéroports américains, mériteraient d'être développées en France.
La tendance américaine est encourageante, mais elle repose sur des années d'efforts cumulés. En France, la marge de progression sur le signalement systématique reste réelle. Chaque compte rendu transmis après une illumination laser est une donnée qui peut, à terme, protéger l'équipage suivant.